Une autre vision du monde et de la cité.

Nous vivons en HLM depuis dix ans, et nous sommes confrontés aux problèmes de plus en plus pressants de notre société. C’est dans ce contexte, et par la confrontation avec d’autres contextes et d’autres expériences qu’est née notre conscience écologique. Elle est née d’un désir d’une autre ville et d’une autre vie dans la ville, pour tous. Une recherche de la qualité, qui est aussi le propre de l’art.

Les habitants des HLM sont déracinés parce qu’ils habitent des lieux où ils ne se sentent pas responsables. Il faut apprivoiser le monde, c’est à dire créer des liens dit le renard dans Le Petit Prince de Saint Exupéry. " Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose... ".

C’est bien l’interdiction de créer des liens entre l’homme et son environnement, qui est le propre des non-lieux. Le seul lien qu’il puisse créer, c’est de détruire, puisqu’on lui interdit de construire.

Ces non-lieux* s’étendent de plus en plus dans le temps et dans l’espace, parce qu’ils sont créés non par des individus responsables aimant leur lieu de vie, mais par des groupes d’individus organisés de façon " rationnelle " (administration, entreprises) qui construisent l’espace public sans amour, sans conscience, sans responsabilité. Ils sont la conséquence d’un désir de contrôle absolu de l’autre, et de l’environnement. Ils gagnent du terrain sur toute la terre, et dans les comportements de toutes les sociétés. Ce crime perpétré en suivant des lois pleines de bonnes intentions, ravage aussi bien l’espace public en ville, que le paysage ou les villages.

Ce crime contre l’espace humain, est aussi lié à la hiérarchie, et à l’anonymat qui y est lié. Le mépris des politiques et des technocrates qu’ils soient de droite ou de gauche, leur arrogance est incroyable : ils n’écoutent pas ce que les gens demandent, ils décident ce qui leur paraît " bon pour le peuple " mais le considèrent trop stupide pour l’écouter. Ils font des promesses électorales aussitôt oubliées en cas de victoire, et en cas d’échec électoral, attendent tranquillement le retour au pouvoir, pour faire à peu de choses près la même chose.

Le sens de la démocratie, c’est de donner à chacun le sentiment de pouvoir participer, d’avoir une chance d’infléchir, même de façon infime, son destin. Or les politiciens de droite ou de gauche nous donnent le sentiment que rien ne changera. Mensonge après mensonge, manipulation après manipulation, on a le sentiment d’avoir été trompé, et la défiance est installée. Terriblement, la seule alternative envisageable pour l’homme du peuple qui ne croit pas à l’écologie, c’est l’extrême-droite dont la victoire semble inéluctable. Ceci d’autant que tout est fait pour discréditer l’écologie : la manipulation de Génération Écologie par François Mitterand, la manipulation intellectuelle comme celle du livre de Luc Ferry, celle enfin des médias qui consacrent plus d’espace au Front National qu’aux problèmes écologiques, etc...

Il faut comparer l’espace consacré dans les journaux français, et la désinformation concernant ces sujets, avec le traitement en profondeur de ces questions par la presse allemande. Après l'arrivée des écologistes à l'assemblée nationale, il semble que ces sujets soient enfin abordés. Preuve s'il en faut que l'information est contrôlée par un pouvoir centralisé.

Nous habitons donc dans la résidence " Winston Churchill " à Lille. La phrase de Winston Churchill citée plus haut a, dans le contexte du HLM que je vais décrire, une double signification. La première est le double langage : comme on a inscrit " Liberté, égalité, Fraternité " au frontispice de nos monuments, on baptise Winston Churchill un univers concentrationnaire. L’autre signification, c’est que si l’univers concentrationnaire de la résidence nous forme, quelles autres directions que le fascisme, la révolte, ou le désespoir peuvent prendre ses habitants ?

Panneau d'expression libre :contrôler puis supprimer l’expression des citoyens

l'expression libre doit pouvoir être contrôlée. Toute expression est interdite en dehors des panneaux, mais toute expression libre est interdite sur ces panneaux (tags, mais aussi pendant les campagnes electorales toute affiche des opposants est recouverte immédiatement...). Lors des élections, une campagnesur des petits drapeaux fut enlevée en moins d'une heure de l'ensemble de la ville par les services municipaux...

Le HLM est un ensemble de parallépipèdes dans les tons gris, rénové l’an dernier. Alors qu’une couleur ocre, jaune sans faire des miracles, aurait rendu le lieu plus accueillant, plus chaleureux, un architecte " inspiré " par ce qu’il pense être la modernité, a choisi les tons gris. Avez-vous remarqué l’architecture française du XXème siècle à la périphérie de nos villes : boîtes à chaussure grisâtres... mais décrire l’univers du supermarché nécessiterait un long développement.

La rénovation du HLM a été surréaliste. Construit il y a vingt ans, il avait été rénové il y a dix ans, mais les plaques qui le recouvraient tombaient une à une, risquant de tuer les habitants. L’office des HLM a donc décidé d’encercler tous les bâtiments par des grilles de deux mètres de haut. Pendant deux ans nous avons été encagés, les habitants du rez-de-chaussée ayant la vue sur les grilles ! Ainsi en cas d’accident, nous étions en zone de chantier, et l’administration ne pouvait être tenue pour responsable. L’office des HLM a même pensé imposer aux habitants de fermer leurs portes-fenêtres (deux ans sans changer d’air!), mais ont reculé devant la protestation des habitants.

Nous devions soit-disant attendre la décision de justice, déterminant qui devait payer la rénovation, pour que les travaux commencent. En fait ils ont été entrepris avant cette décision : deux ans d’encagement pour rien !

Pendant des mois, nous avions des troupeaux entiers d’experts (Dix ou quinze personnes) et de contre-experts défilant autour de nos cages.

Quelle est la responsabilité première, et cela personne n’a abordé cette question pourtant évidente : celle d’avoir construit des bâtiments les moins chers possibles, s’écroulant dès leur construction.

Cette conception est à l'opposée du concept de développement durable liée à une architecture verte.

Architecture verte : des matériaux durables, non polluants et recyclables. Une architecture qui tient compte du soleil (solaire passif)...

 

Les socialistes gérant les HLM à des fins clientélistes, vous objecteront alors qu’ils ont été construits sous un gouvernement de droite. (Le même clientélisme sévit à Paris de la part de la droite). S’ils l’avaient été sous un gouvernement socialiste, on vous aurait dit que c’est à cause de la conjoncture internationale.

Combien ont coûté les deux rénovations et celles qui suivront ? Comment estimer le coût social d’habiter dans de telles conditions (augmentation des maladies, violence...) ? Combien coûtera l’élimination des matériaux avec lesquels sont construits ces bâtiments? Pourquoi ne pas construire de façon durable ? Pourquoi en Allemagne de l’ouest, malgré la densité de population plus importante, on a construit des bâtiments à échelle humaine, et dans des matériaux meilleurs ? Il y a d’ailleurs un intéressante comparaison à faire entre Allemagne de de l’Ouest, de l’Est et la France du point de vue de l’architecture et de la démocratie.

N’y a-t-il pas une intention politique évidente de vouloir " stocker " les pauvres en banlieue de la part des villes de droite, et de les " stocker " en ville par les villes de gauche ? Stocker des électeurs, ce n’est pas leur donner des lieux à vivre.

Pourtant il y a des alternatives : politiques, intellectuels français, allez voir en Allemagne les constructions actuelles de logements sociaux, des lieux de vie fantastiques. En Suède, il y a des HLM avec recyclage de l’eau, orientation bioclimatique des bâtiments, utilisation de matériaux non polluants, où l’on peut partager machines à laver, salle de télévision, sauna... Il y a un vrai plaisir de vivre ensemble dans la ville, pourquoi ce plaisir est-il nié au point que la petite bourgeoisie ne rêve que d’une pavillon de banlieue pour fuir la ville ? J’ai vu en Allemagne, des habitants partager un repas sur une table au pied du HLM. Ici cela serait surréaliste : de l’art !

En France, l’office des HLM de l’Isère a construit un quartier en d’habitations en terre-paille avec des chemins pietonniers, des pistes cyclables, et la possibilité de jouer pour les enfants...

La place de l’enfant dans les cités (mais aussi dans la société française) est aussi significative de la démocratie. C’est la place de celui qui ne vote pas, du plus faible. Dans notre HLM les jeux ont été pendant trois ans cassés, au milieu des crottes de chiens, des préservatifs et des seringues. Depuis deux ans ils ont été supprimés. Donc un enfant qui a maintenant huit ans, n’a pu jouer pendant plus de la moitié de son enfance. Il a fallu la mobilisation de l’élu vert du conseil de quartier pour que des espaces de jeux soient construits à un kilomètre d’ici, les seuls jeux pour l’immense quartier du Vieux-Lille.

D’autres placettes du quartier méritent aussi le regard, comme la place des archives. Couverte de graviers et de morceaux de verres, les plantations sont " encadrées " dans des bacs en béton. Une estrade en béton qui à ma connaissance n’a servi qu’une soirée en cinq ans pour un concert de la fête de la musique, occupe la place centrale. Des sièges en fer grillagés d’une seule place, pour empêcher les SDF d’y dormir, sont disposés à deux mètres d’intervalle, en périphérie de la place. Aucune convivialité, aucune discussion ne peut s’engager dans cette endroit. Aucune parole citoyenne ne peut donc se développer en dehors du conseil de quartier qui bien sûr est contrôlé par la mairie, et dans lequel ne peut se construire un réel et libre échange de paroles des citoyens. La place est vide. La place de la parole citoyenne est vide. L’absence de conscience politique dans notre société, dans ces conditions d’absence de rencontre ne m’étonne pas. Si le papie d’extrême-droite joue à la pétanque avec l’arabe du coin, si l’intellectuel s’assoit sur un banc et parle avec le chômeur, le tissu social peut exister, la fragmentation de notre société s’estomper.

Une autre placette, récemment construite rue des Célestines a été bâtie sur un modèle de non-communication similaire. Pourtant l’école voisine avait élaboré avec les enfants et les enseignants des propositions, dont la ville n’a pas tenu compte.

Le quartier, il y a une dizaine d’années était assez agréable. Une plaine derrière le HLM était couverte d’arbres, lieu de promenade du dimanche, rendant inutile les longs trajets en voiture pour " voir du vert ". Le T.G.V. passe dans la plaine. Grâce à la protestation des écologistes, il fut enterré. Les écologistes à cette époque rassemblaient 10 % des voix. Cette année avec 4 % des voix, ils n’ont pu empêcher qu’un parc au pied d’Euralille soit remplacé par une autoroute passant au centre de Lille. Ce parc appelé les Dondennes, a été donné par la ville à " Euralille ", un franc symbolique, elle vient de lui racheter trente-cinq millions de francs.

    La plaine Winston Churchill est réaménagée. L’espace de liberté où l’on pouvait faire de tout n’importe où (pique-niquer à l’endroit choisi, jouer au cerf-volant, courir, s’allonger...) est devenu un espace contrôlé, quadrillé, zoné :    

deux terrains de football (comme si les dix que l’on peut compter dans un rayon de deux kilomètres ne suffisaient pas), des allées en béton de deux mètres cinquante de large (à la mesure de la voiture!), des alignements d’arbres identiques, découpant en lignes droites des étendues de " moquette verte " boueuse.

 

La ligne dans l’espace

public normalisé

des technocrates

Marchez, mais en ligne droite !

Croyez-moi, c’est laid ! Au ras du périphérique, une partie de cette " zone ", sans doute inutilisable pour un terrain de football, a été baptisée " zone naturelle " : sans rire. Il y a aussi une zone où l’on a parqué quelques arbres, intitulé " arboretum ". Vous voyez écologistes on a pensé à vous : de quoi vous plaignez-vous ?! Vous n’êtes jamais satisfaits

Un espace libre de moins ! L’espace a été aménagé par une entreprise d’insertion " Chantier Nature " dirigée par un écologiste, mais la mairie a imposé la disposition de l’espace. Au lieu de laisser faire les écologistes, ils n’ont fait que de petites concessions gagnées à l’arraché (comme ne pas tondre dans l’arboretum), par contre ils utilisent sur toutes les publicités de la " Plaine Winston ", le label écologie donné par " Chantier Nature ", et mis en avant l’aspect " insertion sociale " (utilisation des " Contrat-Emploi-Solidarité ", colmatage sans avenir des brèches sociales qui n’est jamais que payer moins cher et exploiter les jeunes et les pauvres). Les socialistes n’envisagent leurs relations avec les écologistes (ou les communistes), qu’en terme de corruption et de contrôle (je te donne du travail, un poste politique, mais tu fais ce que je te dis ou tu démissiones), au lieu de s’enrichir de compétence, et d’une vision nouvelle du monde, dont l’émergence est nécessaire et inéluctable.

L’objectif politique est clair : laminer, discréditer l’écologie pour récupérer ses voix. Le mode de scrutin en est à la fois la cause et la conséquence. Il faut passer d’une culture de la domination, à une culture de la discussion, de la coopération.

Architecture participative.

La comparaison avec l’Allemagne, là-encore s’impose, où comme nous l’expliquait une architecte française écologiste qui y réalise de superbes projets, toute décision doit être négociée avec tous les partenaires. Une architecture qui est discutée par ceux qui vont y vivre, une cité qui s’élabore dans la parole, une démocratie qui est vivante des racines de l’arbre jusqu’au bout des feuilles. " Euralille " a été décidée par un seul homme aux fantasmes de grandeur et rêvant d’une modernité dépassée, et non pas par un tissu vivant de la démocratie.

L’exemple du jardin écologique, situé dans mon quartier, et auquel je participe est aussi significatif de l’impasse politique dans laquelle les écologistes (et les socialistes) se trouvent. Les écologistes ont transformé bénévolement pendant dix ans, un espace délaissé au pied des fortifications Vauban, parcouru par un cours d’eau, mais derrière une bretelle d’autoroute, donc inutilisable, en " petit paradis " dans la ville. Le concept de " jardin écologique " est simple : planter des plantes sauvages et accroître au maximum la biodiversité par le contrôle des " mauvaises herbes ". Les chardons, les berces du Caucase ont autant droit de cité que les roses, les arbres fruitiers... Tout une métaphore de la démocratie. Ne pas cultiver que des roses, ne pas se laisser envahir par les orties... Un jardin de ce type a été réalisé à Paris, décidé par la Mairie et à grand budget, il en existe cinq à Londres.

Quelques bénévoles ont maintenu ce lieu sans aucune aide depuis sa création. Ils ont progressivement été découragés et la fréquentation du jardin a baissé. Ce jardin écologique touffu est devenu depuis six mois le lieu des délinquants. Les écolos " tabassés " à plusieurs reprises, les familles et les jeunes du quartier ne viennent plus. Nous demandons de quoi financer un permanent depuis des années, l’adjoint repousse cette demande de trois mois en trois mois, et nous propose de faire intervenir " Chantier Nature " qui a ravagé l’espace libre de la plaine Winston Churchill, au lieu de nous laisser gérer le lieu comme nous l’entendons. Il faut comparer le coût d’un permanent à celui des 35 millions de francs du " Parc Matisse ", et au coût d’Euralille qui a coûté plusieurs milliards aux contribuables et dont les tours de bureaux sont vides.

La stratégie est là-encore claire : démontrer que les écologistes sont incapables (alors qu’on ne leur donne pas les moyens d’agir), récupérer leur idée en la détruisant (un jardin écologique devenant un espace vert), et démontrer par là que l’on a pas besoin des écologistes pour faire de l’écologie. Là encore la même schizophrénie, ou double langage opérera : le jardin écologique n’aura plus d’écologique que le nom.

La même stratégie fut employée avec les trois élus verts de la précédente municipalité : l’un fut corrompu et prit sa carte au parti socialiste, et réélu, les deux autres empêchés d’agir, décidèrent de démissionner. On fit dans la ville, deux mois avant les élections, des bandes cyclables, véritables " tue-cyclistes " peintes en vert, signes que l’on avait fait de l’écologie sans les écologistes.

Tout cela illustre la nécessité d’une vertu en politique, qui doit naître d’une conscience et d’une culture de la liberté et de la tolérance de l’autre. Une vertu qui serait de dire ce que l’on fait, et de faire ce que l’on dit. Une vertu qui serait de rendre l’individu responsable, et acteur de la démocratie...

La démocratie, la cité est un espace construit par tous et pour tous.

Un espace de participation et de relation.

Les artistes ont un rôle considérable à jouer en créant des espaces departicipation et de relation.

 

Lire à ce propos :

Esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud.

Art, action, participation de Frank Popper

Non lieux de Marc Augé

Architecture verte de James Wine

Bio, psycho, eco... (Architecture participative) Lucien Kroll