Considérations «écologiques»
Vilèm Flusser
Les modèles de la connaissance que nous avons hérités sont linéaires. Selon un tel modèle, lhomme est un être qui modifie progressivement le monde quil trouve, et dans lequel il se trouve. Il le fait en changeant la forme des objets qui lentourent, en les " in-formant ". Les objets trouvés par lhomme peuvent être appelés, dans leur ensemble, " la nature ". Et les objets changés par lhomme peuvent être appelés, dans leur ensemble, " la culture ". De sorte que la présence de lhomme sur Terre serait marquée par la transformation progressive de la nature en culture. Mais cette transformation progressive de lhomme se refléterait sur lhomme lui-même. En changeant la nature, en " humanisant " la nature, lhomme se " naturaliserait " progressivement. De façon que la transformation progressive de la nature en culture serait une ligne dont le point de départ est une nature " vierge " dans laquelle lhomme est étranger, et dont le point darrivée est une culture " parfaite " dans laquelle lhomme est naturalisé.
Or, les modèles épistémologiques linéaires sont devenus insoutenables en général, pour des raisons à la fois théoriques et observationnelles; Mais le modèle dune transformation progressive de la nature en culture nest pas seulement insoutenable : il est tout simplement faux. Il contient le concept " information ". Ce quil affirme, en effet, est le suivant : Lhomme informe progressivement le monde, et les informations ainsi imprimées sur le monde sont emmagasinées dans une mémoire cumulative et éternelle appelée " culture ". Il sagit là dune affirmation fausse. Elle est en contractions avec le deuxième principe de la thermodynamique, avec lexpérience concrète de loubli. Nous savons de la tendance générale vers la perte de toute information, vers lentropie. Et nous avons lexpérience concrète de léphémère : non seulement ce papier que je suis en train décrire, cette table sur laquelle je le fais, et cette maison dans laquelle je suis, mais des civilisations entières précédentes, actuelles et à venir sont voués à la décomposition, à loubli, à déchoir. Il faut abandonner le modèle linéaire.
Un autre modèle simpose : un modèle circulaire. Selon ce modèle, lhomme transforme la nature en culture en informant les objets trouvés, et ces objets informés se dés-informent " naturellement " pour devenir nature. Mais quoiquil soit facile de formuler ce modèle, il est très difficile et pénible denvisager les conséquences. Si nous acceptons ce modèle, il nous faudra repenser les bases mêmes de toutes ontologie, épistémologie, politique, et esthétique. La substitution du modèle linéaire par le circulaire est une véritable " révolution culturelle ".
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