Zones, zonards, zonés...

François TERRASSON

Extrait de La civilisation anti-nature, Editions du Rocher

 

Z.P.P.A.U. Ça ne vous dit rien ?

Ou peut-être appartenez-vous à la L.P.C.L.S., la ligue de protection contre les sigles ?

Dans notre domaine de réflexion, pourtant, il n’y a que la première lettre qui compte. La zone de protection du patrimoine architectural et urbain (ZPPAU) est intéressante surtout pour son statut de zone. En réalité, zone de quoi, cela importe peu.

Partout nous les avons vus,ces espaces dont le prénom commence par Z. Ne s’agirait-il pas d’un tout à fait essentiel principe d’aménagement ?

C’est un vieux concept. Chez les primates territoriaux on a toujours aimé dire: " Là c’est chez nous, c’est pas chez vous. " A partir de telle ou telle limite.

Mais pour ça, il faut une catégorisation, des différences. Les divergences culturelles les ont créées, et pendant des siècles (qui ne sont pas terminés) on a vu les humains jouer à faire varier les limites des zones, qu’ils appelaient " pays " ou " territoire de la nation ". Il y a eu des sous-zones. Principautés, féodalités, villes libres, montagnes contrôlées par des rebelles ou des bandits. La décentralisation a fait remonter au jour le réflexe. C’est à partir de telle limite que telle autorité commande. En fonction de ses interêts.

Relisons l’histoire. Sans limites, pas de repères. Mais le résultat pratique est connu: guerre permanente sous toutes ses formes: physique, économique, culturelle et psychologique.

Les entités nationales ou fédérales érigées en Etats sont cependant diversifiées de l’intérieur. Ce sont des zones au sens faible du terme. Les caractéristiques choisies pour les mettre à part sont en petit nombre et mêlent la langue, le pouvoir, la culture, les solidarités traditionnelles. Tout le reste est variable, et n’a-t-on pas dit qu’une nation s’enrichissait de ses diversités ?

La zone au sens fort c’est quand tout devient à l’intérieur des frontières, à la fois résolument homogène, et complètement différent de l’extérieur. Dans la nature dite protégée, chaque lieu, chaque espèce, chaque rocher appartient à une race à part, la race " sous protection ". Sortie de ces espaces, la plante n’a pas les mêmes habits, la même culture, ne parle pas la même langue. Là elle se laisse cueillir, ailleurs elle se refuse. Biologiquement identique, elle est institutionnellement complètement autre. Comme tout habitant d’un ghetto diffère bizarrement de ceux d’alentour.

Les hommes sont des faiseurs de zones. C’est-à-dire d’espaces définis par:

- un certain nombre de caractères qu’ils seront seuls à posséder;

- une délimitation de l’ensemble des points de l’espace où ces caractéristiques cessent d’être rassemblées au complet.

Le principe de zonation se dose. Il est d’autant plus fort que le nombre de points spécifiques rassemblés est élevé. I1 est total lorsque tout est différent à l’intérieur de la zone, ou quand une donnée particulière aux lieux est considérée comme ayant une valeur absolue éclipsant toutes les autres.Si nous mettons ensemble des clones ‘, la zonation est parfaite. Ils sont complètement semblables.

Si notre choix est de considérer la religion comme seule valeur absolue, alors la zonation, musulmane ou chrétienne, par exemple, sera à son maximum, même si des différences subsistent.

Une autre facette de ces entités dont nous nous servons sans les comprendre est relative au fonctionnement de la limite. Les zoneurs invétérés la posent dès que le nombre de propriétés zonées, estimées par exemple par le nombre x, devient x - 1.

De plus tolérants acceptent x - 2, voire x - 3, et on peut ainsi aller vers des ensembles flous où les fonctionnements de type territorial sont atténués.

Mais il n’y a plus guère de " ZONES NEUTRES " sur la Terre. À ce sujet il est intéressant de voir ce que vont devenir l’Antarctique et les grands espaces marins.

Pour la nature c’est simple. Nous évoluons vers une situation où les attributs des objets qui tendent à les faire considérer comme naturels seront regroupés en des territoires réservés.

Tout zonage étant séparation de caractères précis, en plus ou moins grand nombre, l’un d’eux a été choisi: ce qui possède des traits montrant qu’il n’a pas été construit par nous ira dans des lieux à part. Zonée sur place ou refoulée dans la zone protégée, la nature a maintenant une frontière nette avec l’humanité. Tracée sur le terrain.Fini le temps où les légendes jouaient à transcender les différences, avec des hommes-animaux et des pierresvivantes.

Finie l’époque où l’activité de production se déroulait au milieu des rivières et des arbres. Sous les nuages...

Un caractère érigé en absolu (le naturel) et voilà que les lieux non fabnqués se retrouvent dans le cas de la zonation la plus forte. La plus intransigeante. La plus totale. La plus totalitaire.

Voilà donc qu’en parcourant les bois pour nos inventaires biologiques nous manipulons, en traçant des repères sur la carte, l’une des plus explosives pratique de l’humanité. Et maintenant, étudions un peu les propriétés générales des zones.

1) Un nombre limité d’éléments est rassemblé à l’intérieur

Il peut être élevé. Il est toujours restreint par rapport à 1 ensemble. A cause des buts spécifiques poursuivis L’élevage et le lys martagon ne se côtoieront plus à quelques encablures.

La diversité reste forte en principe. Beaucoup de plantes et d animaux.

Mais un facteur d’uniformisation redoutable a tendance à s’installer: le caractère de spectacle, l’intouchabilité, l’institutionnalisation, la réglementation. C’est-à-dire une forme d organisation et de comportement relevant spécifiquement des grandes agglomérations.

L’urbanisation est un état d’esprit. Elle peut exister sans buildings. Et la diversité " psychologique " des lieux s’en ressent.A-t-on vraiment des stimulations nouvelles, des vraies surprises, d’étonnantes émotions ?

Peut-être, mais le processus de banalisation est en marche, comme pour l’allure des banlieues et des aéroports. La chute de la stimulation psychique due à la variabilité des sensations guette toute zonation. Car il manque obligatoirement quelque chose de la richesse du monde.

Toujours le même genre de gens, les habitudes, le sens du groupe, c’est le fondement de l’identité culturelle.L’ennui, le goût désespéré du changement transformé en agressivité, c’est le résultat de l’identité poussé jusqu’à la zonation. Le même phénomène fonctionne dans la concentration de la nature en territoires réservés et dans le confinement des populations mal intégrées dans un pays d’accueil. Ou marginalisées d’une façon ou d’une autre.

2) Les échanges interzones sont limités

Le principe même de frontière implique l’idée de contrôle de circulation. Des gens, des marchandises, des idées.

C’est ce qui arrive aux éléphants. Ils piétinent sur des territoires dont ils ne peuvent guère sortir. Et abîment la végétation qui les nourrit. Ce qui ne s’était jamais produit au temps des éléphants nomades sur de vastes territoires.

C’est ce qui arrive à la station de plantes rares mise sous clef, alors que la source qui alimente les lieux se trouve à 10 km de là, asséchée par un captage.C’est ce qui guette toute population repliée sur elle-même pour défendre son identité. Et ne devrions-nous pas nous reconnaître là, chers amis naturalistes ?

Le saucissonnage du territoire par les autoroutes et TGV réussit un beau prodige.

Ce DÉSENCLAVEMENT enclave radicalement quantité de populations animales et humaines, prises dans les mailles de ce progressif et gigantesque filet reliant les agglomérations. Consanguinités des populations, stoppage des migrations. Les crapauducs et tunnels à gibier ne changent pas grand-chose à l’essentiel du résultat: le découpage généralisé en confettis de moins en moins viables, parce que privés de leurs relations à l’extérieur. Pour le paysan comme pour le crapaud accoucheur.

3) La limitation des échanges modifie la communication interne et externe.

Corollaire de l’état de fait précédent, les éléments constituant une zone ne fonctionnent plus normalement dans le secteur des échanges de messages. Ce qui touche spécifiquement un animal que nous aimons beaucoup: nous-mêmes.

Que les graines, le pollen et les limaces circulent mal, cela ne nous gêne pas beaucoup. Mais il se trouve que, nous prenant pour des êtres sociables, nous échangeons des idées.

Sur la nature, en particulier.

I1 y a déjà un fossé de dimensions respectables entre la mentalité de l’admirateur de marais et le fanatique de certains signes de super modernité. I1 y a même une conception différente de la modernité. Ils ne vivent pas sur la même planète. Leurs difficultés à se comprendre confinent à celles qui attendent, sur des mondes lointains, les explorateurs interplanétaires.

Fallait-il traduire cette différence sur le terrain ? La matérialiser, la rendre palpable ? Quel bonheur de baliser son territoire ! On ne peut pas s’empêcher de le faire dans sa tête.Mais d’abord, si on se risque à concrétiser, la première chose qu’on voit c’est qu’on n’a pas grand-chose.

Le pays qui s’annonce champion pour les espaces naturels classés (COSTA RICA) proclame fièrement le pourcentage: 5 %. Surprise quand on déclare s’intéresser, au nom de l’intégration de l’homme dans la nature, aux 95 % restants.

Création d’une réserve dans un marais contesté: 20 %, 50 %, n’importe quoi, mais jamais tout le marais ! Encore moins une conception de l’aménagement de la commune où l’agriculture et les marais (même les pas remarquables) seraient harmonisés à base de règles écologiques bénéficiant à la fois à la production et au milieu.

ZONE DE SILENCE: encore une. Par exemple 200 hectares dans une forêt de 10 000. Auparavant toute la forêt était une zone de silence qui ne connaissait pas son nom. Elle a maintenant une zone de non-silence de 8 800 hectares. Et s’il y a du silence dans les 200, il y a aussi des aménagements. Comment supporterait-on l’absence de bruit sans équipements facilitants ou divertissants: bancs, toboggans ou balançoires.

Avec dérogation au silence pour les autocars touristiques.

Alors donc, le renforcement exagéré de l’identité crée l’étanchéité et l’incompréhension. Parler avec ses ennemis enclenche le processus inverse.À force de discuter en famille on se fabrique un vocabulaire, une langue, une mentalité à soi.

L’explosion de petits carrés de couleur sur les cartes écologiques a d’une façon souterraine quelque chose à voir avec les explosions de violence des banlieues grises.

ZONES, ZONARDS, ZONÉS subissent les mêmes lois.