Le règne du grand méchant clean
François Terrasson
Journal Libération du 15 Avril 1992
Cà et là,on voit désormais surgir des opérations dites de " génie écologique". Remplacements de marais grouillants de vie par des étangs dun élégant look banlieusard. Artificialisation des milieux pour Ies rendre mieux adaptés à une espèce choisie, que ce soit des canards ou des orchidées. Adieu nids, abris pour larves, arbres morts gardes-manger des picverts sur Ies bords de rivières,désormais traitées en chantiers " écologiques". Protéger la nature, cest éliminer broussailles, buissons et arbustes.
Lécologie sous toutes ses formes,y compris politique, envisage lavenir à partir de lapplication de résultats scientifiques. Son ambition est de réussir -enfin,ou à nouveau- lintégration de lhumanité aux écosystèmes de la planète. Résultat: du clean du superpropre aseptisé avec rutilante pancarte marquée " nature".
La conservation de la nature telle quelle se réalise souffrirait-elle dun manque caché?
Prenons une bonne bagarre révélatrice: celle autour de la forêt, symbole par excellence de la Nature. Un peu partout se dessine une même tentation: pourquoi continuer à laisser Ies arbres se multiplier tout seuls en régénération naturelle? Non. Iabourons, plantons, fertilisons. Comment ny avait-on pas pensé plus tôt ? Seulement voilà, dans ces conditions, il faut bouter Ies cervidés hors de la forêt! Si naguère, Ieurs besoins en nourriture étaient satisfaits sans peine, grâce au foisonnement naturel de glands, il nen est plus de même aujourdhui.
Un massif forestier parmi les plus prestigieux la forêt de Tronçais dans Ie département de lAllier, nous offre aujourdhui un véritable cas décole. On y atteint des sommets dartificialisation: layons tracés tous les vingt cinq mètres, broyage darbustes, "nettoyage" des sous-bois, élimination du gibier en surplus -les bêtes deviennnent vite trop nombreuses dans ces conditionscoupes excessives darbres non matures.
Contrairement aux apparences, le débat nest pas une discussion technique. Que disent en effet ceux qui promeuvent l intensification de la production forestière? La forêt a besoin de lhomme. Cest lui qui fait la forêt. Sans sa présence, quaurait-on, sinon des horreurs?. Le panneau de présentation de la réserve de Fontainebleau nous Ie dit sans hésitation:"Constatez que la forêt laissée à elle - même ne convient guère à lhomme." Il est dangereux de sy promener. Nature = danger.
Ce nest plus de la technique, cest de la philosophie, de la métaphysique, une conception du monde. Car enfin, Ia forêt davant lhomme a bien vécu, merci, pendant des millions dannées. Et la forêt presque naturelle, soumise à de légères interventions seulement, a produit Ies meilleurs bois doeuvre de toute lEurope. Et puis, la forêt tue rarement. Ce qui nest pas le cas de la route.
Derrière tout cela nest pas quune question de production. Le but poursuivi na en effet rien déconomique.
Ce quil faut y voir, cest la volonté de lhomme de mettre sa marque sur un milieu quil veut coloniser. Un milieu qui montrait encore quelques allures sauvages. Cest la guerre à la spontanéité végétale. Lobsession du contrôle humain génère les forêts futures: alignées, aseptisées, monoculturées, avec dans un coin une réserve tarifiée. Léconomie aussi y laissera des plumes. Car à cette nouvelle culture Ies systèmes biologiques réagiront comme ils lont fait avec lagriculture industrielle: maladies, inondations, sécheresse, érosion, subventions.
Cette forêt rigidifiée annonce également autre chose: des comportements totalitaires. Il existe une étrange parenté entre Ies épanouissements végétaux et ce quon pourrait appeler la nature intérieure: pulsions, instincts. désirs... Ceux qui en doutent nont quà sy rendre pour constater de visu. Dans ces lieux qui, il y a peu, symbolisaient la liberté daller et venir, on trouve un plan de circulation comme au coeur des grandes métropoles. Et ce, afin que, psychologiquement, on ne risque plus de sortir de la grande civilisation antinature qui se met en place.
A nous tous, protecteurs ou dévastateurs, nous manque la conscience du terrain où se situe le combat. La zone obscure de nos esprits où se décident nos amours et nos détestations. Ce vaste territoire nest pas celui des mots. Mais de forces violentes qui, en définitive, orientent nos actions.
Chers amis ingénieurs écologues, laissez-moi vous le dire: il faut vous battre là où cela compte. Dans lémotion et la vie, pas sur les données techniques.Il sera toujours temps, si vous gagnez, de les utiliser plus tard. A oublier les sentiments, vous vous êtes condamnés à perdre le pilotage intuitif qui aurait pu préserver le lien sensible au monde. Sans ce dernier, on tue la nature en croyant la préserver.